Telling Tales by Reihaneh Golpayegani (reihanehgolpa.github.io/ CC by 4.0)

Boys’ club, déni de légitimité, attaques sexistes : comment les YouTubeuses sont-elles invisibilisées ?

“Broadcast yourself”. À la création de YouTube en 2005, le slogan de la plateforme était riche de promesses pour les groupes minorisés et notamment les femmes. Mais vingt ans plus tard, de nombreuses études révèlent les profondes inégalités entre YouTubeurs et YouTubeuses. La thèse de la sociologue Emma Gauthier, « Je n’avais pas conscience d’être une meuf avant d’être sur Internet », montre que les algorithmes ne sont alors pas seuls en cause…

 

Anaïs Creusevot, étudiante en licence information & communication (Univ. Paris-Panthéon-Assas), en stage au Centre Internet et Société du CNRS (CIS-CNRS)

avec

Charline Zeitoun, rédactrice en chef de Repost, responsable des actions science-société au CIS-CNRS

 

 

Durée de lecture : 8 minutes

« Je n’avais pas conscience d’être une meuf avant d’être sur Internet ». C’est le titre qu’Emma Gauthier, sociologue du numérique, a choisi pour sa thèse où elle pointe un aspect méconnu des inégalités de genre dans les médias sociaux : l’accès à la visibilité. Au-delà des habituels débats sur les écarts de salaire, la chercheuse s’est ainsi penchée sur une ressource essentielle dans nos sociétés numériques où l’économie de l’attention dicte sa loi. Son terrain d’étude : la célèbre plateforme de vidéos YouTube.

Pourquoi ce choix ? « Avec l’Internet 2.0 et la démocratisation des outils dans les années 2000, il y a eu l’espoir de faire tomber les barrières derrière lesquelles stagnait la représentation des femmes — et des minorités — dans les médias », explique la chercheuse, associée au médialab de SciencesPo. Le slogan de YouTube, crée en 2005, n’était-il pas “broadcast yourself” ?

“Broadcast yourself”, proposait YouTube à son lancement en 2005. Mais cette promesse d’égalité et de progressisme a fait long feu…

Mais cette promesse d’égalité et de progressisme a fait long feu. « Les études de ces dix dernières années ont montré qu’Internet, loin de modifier cet ordre établi, participe à reproduire, voire à intensifier, les inégalités de genre déjà à l’œuvre dans l’espace public traditionnel [1] », résume la sociologue.


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De fait, l’espace cyber, où chacun pouvait trouver son public, où le talent suffisait à émerger, indépendamment de son âge, de son origine ou de son genre, n’est plus d’actualité, et ce depuis une bonne dizaine d’années déjà. À mesure que les plateformes devenaient des acteurs centraux de la vie culturelle, médiatique et surtout économique, cette illusion d’équité a commencé à se dissiper. Peu surprenant quand on observe l’évolution générale du numérique où les femmes furent pionnières avant d’être minorisées et invisibilisées, comme dans nombre de domaines — tel le cinéma — dès qu’ils passaient de terrain d’expérimentation à véritable industrie lucrative.

Une plateforme ouvert à tous et toutes, mais…

Bien sûr, chacun — et chacune… — peut ouvrir une chaîne YouTube et publier des vidéos pour essayer d’accrocher l’œil des 2,5 à 3 milliards d’utilisateurs que la plateforme compte dans le monde. Mais qui atteint le plus grand nombre d’abonnés ? Et surtout, qui parvient à vivre durablement de cette activité ?

Une étude s’est par exemple intéressée aux cinquante comptes YouTube les plus populaires en Espagne en 2019 [2]. Résultat : seules 4 femmes figuraient dans le classement, contre 41 hommes. Dans les années 2020, à partir d’un échantillon de 2.000 chaînes dites “incarnées” et représentatives du YouTube français, Emma Gauthier montre quant à elle que les femmes représentent 23 % de ces chaînes mais qu’elles ne captent que… 10 % environ des revenus générés par YouTube [3]. Sur le numérique aussi, le désormais bien connu plafond de verre fait donc son œuvre, freinant la progression des femmes via de discrets mécanismes.

La faute aux algorithmes… ou à l’entre-soi ?

Pour comprendre ces mécanismes, il faut se pencher sur les algorithmes de recommandation des plateformes. En privilégiant tel ou tel indicateur, ils contribuent à mettre en avant certains contenus. C’est notamment le cas des vidéos hypersexualisés, voire misogynes, sur l’application TikTok [4]. La raison ? Ses algorithmes sont conçus pour optimiser certains critères d’engagement (le visionnage jusqu’au bout, le fait de liker, de commenter ou de partager, de s’abonner à un compte, etc.) auxquels répondent particulièrement bien les vidéos à forte réaction émotionnelle. Tant pis si celles-ci véhiculent des stéréotypes ou des discours discriminatoires…


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Sur YouTube, c’est une prime aux chaînes déjà établies qu’observe Emma Gauthier. « À la suite des nombreuses crises publicitaires [5], explique-t-elle, la plateforme semble favoriser les chaînes les plus installées et perçues comme fiables, plutôt que de nouvelles chaînes devenant soudainement virales ». Or ces chaînes “bien installées” sont majoritairement tenues par des hommes. Résultat : les inégalités préexistantes entre créateurs et créatrices se renforcent drastiquement.

Après analyse de centaines de vidéos de Squeezie, Amixem, Michou, etc., elle constate la présence minime de femmes parmi leurs invités. Sur le compte d’Amixem par exemple, seules 4 vidéos sur 941 alors publiées incluaient des femmes !

Autre critère de choix sur YouTube : le réseau de collaborations. Des travaux publiés en 2018 ont montré que la visibilité d’une chaîne se construit aussi à travers les invitations croisées, les vidéos réalisées en commun et les “échanges” d’audience entre créateurs [6]. À la clé : une augmentation significative du nombre de vues et de nouveaux abonnés. Seulement voilà, ces réseaux restent largement masculins, recréant un entre-soi online, boys’ club version 2.0 des mécanismes de cooptation et de sociabilité entre hommes qui règnent depuis toujours — ou presque — dans nombre de milieux professionnels.

La vidéaste Lapeint s’est justement penchée sur la question en février 2024 dans “Chers YouTubeurs vous déconnez un peu là…“ Après analyse de centaines de vidéos de Squeezie, Amixem, Michou et autres YouTubeurs français ultrapopulaires, elle constate la présence minime de femmes parmi leurs invités. De fait, seules 4 vidéos sur 941 alors publiées par Amixem incluaient des femmes ! Et, à en croire la page d’accueil du YouTubeur, la situation ne semble pas s’être améliorée en 2026… Si l’exclusion n’est pas volontaire aux dires des intéressés, les conséquences sont, elles, bien réelles : lorsque les collaborations s’établissent et perdurent entre hommes, les créatrices restent à l’écart d’un levier crucial.

Tous les sujets ne se valent pas

Les inégalités apparaissent aussi en fonction des thèmes abordés par les créatrices de vidéos. Sur YouTube, certaines catégories sont ainsi historiquement associées à un public féminin : la mode, la beauté, le lifestyle, le partage du quotidien, etc.


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Mais si elles s’aventurent ailleurs, les créatrices voient plus souvent leur expertise remise en question. C’est notamment le cas en vulgarisation scientifique, histoire, géopolitique, questions sociétales et autres domaines encore fortement associés à une légitimité intellectuelle masculine. Parfois, ce sont carrément des accusations de militantisme ou des remarques misogynes qu’elles récoltent…

Le poids des cyberviolences

Les violences en ligne ou cyberviolences [7], souvent peu visibles, s’avèrent alors lourdes à porter. En analysant tous les commentaires — soit près de 200.000 — rédigés sous les vidéos publiées en octobre 2021, des chercheurs ont par exemple montré que les YouTubeuses reçoivent davantage de remarques sexistes, misogynes ou méprisantes que les hommes [8].

Une autre étude de 2023, menée sur les chaînes YouTube de vulgarisation scientifique espagnoles, montre que la quasi-totalité des vidéos présentées par des femmes recevaient au moins un commentaire positif sur leur apparence physique, alors que ce type de remarque — vraisemblablement hors sujet — ne touchait qu’environ un quart des vidéos présentées par des hommes [9].

« les différences (…) apparaissaient principalement dans les commentaires négatifs concernant les capacités intellectuelles ou la personnalité, les femmes étant les plus susceptibles d’en recevoir (…), ce qui pourrait les décourager de se professionnaliser dans ce domaine »

Pire encore : selon les auteurs, « les différences (…) apparaissaient principalement dans les commentaires négatifs concernant les capacités intellectuelles ou la personnalité des présentateurs, les femmes étant les plus susceptibles d’en recevoir (…), ce qui pourrait les décourager de se professionnaliser dans ce domaine ». D’autres travaux soulignent encore cette tendance [10]. En fin de compte, « les femmes sont [toujours] soumises à un regard masculin, qu’il soit dans la séduction ou dans l’attaque… », souligne Emma Gauthier.

Pression et autocensure permanentes

La Grande enquête publiée en juin 2026 par les associations Point de Contact, Féministes contre le cyberharcèlement et #StopFisha apporte quant à elle d’éloquentes données chiffrées. Concernant les violences facilitées par les technologies numériques en général, 82 % des victimes sont des femmes, tandis que 85 % des auteurs identifiés sont des hommes… [11]

La majorité des YouTubeurs doit trouver un fragile équilibre entre les algorithmes, les annonceurs (…) et les variations d’audiences, mais les YouTubeuses écopent, elles, d’une triple-peine

Peu étonnant, dès lors, que des créatrices de contenus expliquent souvent s’autocensurer. Une YouTubeuse, interrogée par Emma Gauthier, résume bien cette pression permanente : « Avant de filmer, je me pose toujours la question de savoir si je suis assez maquillée pour ne pas être accusée d’être moche, et pas trop maquillée pour ne pas qu’on m’accuse d’être superficielle ».

Une carrière plus difficile à construire

L’ensemble de ces phénomènes finit aussi par avoir des conséquences financières. Si la majorité des YouTubeurs doit trouver un fragile équilibre entre les algorithmes, les annonceurs, les partenariats et les imprévisibles variations d’audiences, les créatrices, elles, écopent au total d’une triple-peine. Puisqu’à la précarité, propre au métier, s’ajoutent un handicap d’accès à la visibilité et une exposition accrue aux critiques.

Un paradoxe mérite tout de même d’être souligné. Selon Emma Gauthier, « le RPM (le revenu généré pour mille vues) est souvent plus élevé chez les créatrices que chez leurs homologues masculins ». Autrement dit, lorsque leurs vidéos atteignent le public, elles répondent généralement mieux aux attentes des annonceurs et aux critères de monétisation de la plateforme. Mais, « faute de volume de vues suffisant, cet avantage ne suffit pas à compenser leur déficit de visibilité », insiste la chercheuse.

Une question dépasse largement YouTube

Avec une foule d’autres études, l’enquête d’Emma Gauthier montre que les inégalités observées sur les médias sociaux ne sont pas uniquement le fait des algorithmes. Ceux-ci amplifient souvent des dynamiques enkystées dans nos sociétés et dans l’univers professionnel bien réél, qu’il s’agisse d’entre-soi masculin, de stéréotypes sur la légitimité de prise de parole des femmes, voire de violences limitant leur participation à l’espace public.

Or, dans la “démocratie Internet” d’aujourd’hui, selon la formule de Dominique Cardon, les enjeux dépassent le cas de YouTube ou même la question de la liberté d’expression. Il s’agit tout simplement de savoir qui peut être vu, entendu et reconnu dans l’espace public numérique, et dans quelles conditions. ♦

A.C. avec C.Z.

 

Notes

[1] Selon le rapport 2025 du Global Media Monitoring Project portant sur 94 pays, « les femmes représentent en moyenne 26 % des personnes vues, entendues ou mentionnées dans les médias traditionnels (elles sont 29 % sur les sites d’information). Après une période d’amélioration lente mais régulière, les progrès vers la parité entre les sexes dans l’actualité ont stagné depuis 2010 environ, sans atteindre 50 % dans aucun type de média ».

[2] Women on YouTube: Representation and participation through the Web Scraping technique, U. Regueira et A. Alonso Ferreiro, Communicar, 2020

[3] Dans les travaux d’Emma Gauthier, le choix de ne retenir que les catégories “femmes” et “hommes” répond à une contrainte méthodologique (afin de maintenir une cohérence avec les données d’audience reposant elles-mêmes sur cette catégorisation binaire des publics) et non à une adhésion à une conception binaire du genre.

[4] How algorithms popularise and gamify online hate and misogyny for young people, K. Regehr et al., UCL / University of Kent, 2024

[5] The algorithmic dance: YouTube’s Adpocalypse and the gatekeeping of cultural content on digital platforms, S. Kumar, Internet policy review, 2019

[6] Collaborations on YouTube: From Unsupervised Detection to the Impact on Video and Channel Popularity, C. Koch et al., ACM Journals, 2018

[7] Selon l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE), les cyberviolences envers les femmes et les filles sont “une forme de violence fondée sur le genre, facilitée par les technologies numériques”, qui englobe notamment “le harcèlement en ligne, les menaces, les discours haineux, le cyberharcèlement, le contrôle coercitif ou encore le partage non consenti d’images intimes”.

[8] Sexism in Focus: An Annotated Dataset of YouTube Comments for Gender Bias Research, T. Bertaglia et al., Association for Computing Machinery, N.Y., 2023

[9] Content Analysis From a Gender Perspective of Comments Received by Spanish Science YouTubers, B Cambronero-Saiz et al., Media and Communication, 2023.

[10] Gendered hate speech in YouTube and YouNow comments: Results of two content analyses, N. Döring, M. Mohseni, Studies in communication and media, 2020

[11] La méthodologie de l’enquête repose sur un questionnaire auto-administré en ligne, diffusé entre le 3 juin et le 3 août 2025. L’enquête a recueilli 2136 témoignages, dont 1209 victimes de cyberviolences sexistes et sexuelles.

 


À lire aussi sur notre blog

♦ «TikTok et Instagram sont des machines à produire des stéréotypes de genre» (VIDÉO 3 min., Hélène Bourdeloie)

♦ Le genre sous algorithmes : comprendre le sexisme sur TikTok et sur les plateformes (ANALYSE, Hélène Bourdeloie)

♦ Les “survivantes” du numérique (QUIZ, Charline Zeitoun)

 


 

Face aux cyberviolences sexistes et sexuelles

♥ L’association Point de contact “apporte son soutien aux victimes de violences numériques”.

♠ Elle propose “différents outils permettant de signaler anonymement, gratuitement et simplement les contenus potentiellement illicites rencontrés en ligne”.

♠ Elle “fait le lien avec les hébergeurs et plateformes numériques, afin d’en obtenir le retrait, ainsi qu’avec les autorités de police et de gendarmerie”.

 

 


 

 

Telling Tales by Reihaneh Golpayegani (reihanehgolpa.github.io/ CC by 4.0)
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Anaïs Creusevot
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Charline Zeitoun
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Charline Zeitoun est rédactrice en chef de Repost, le blog du Centre Internet et Société du CNRS (CIS-CNRS), et responsable… Lire la suite

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anaïs Creusevot, avec, Charline Zeitoun (10 juillet 2026). Boys’ club, déni de légitimité, attaques sexistes : comment les YouTubeuses sont-elles invisibilisées ? Repost, un blog du CIS-CNRS. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16o7k